Fight the tower

Il était une fois un projet nommé TESO (Toulouse Euro Sud Ouest). Derrière cet acronyme, Toulouse Métropole qui construit un quartier d’affaire composé de 300 000 m² de bureaux et de 40 000 m² de commerces en vingt ans, en lieu et place des quartiers populaires qui jouxtent aujourd’hui la gare.

La destruction du Toulouse que l’on connaissait a déjà commencé. La rue Bayard est à terre et une pierre grise et morne la consume à petit feu. Bientôt, elle ne sera plus que le prolongement du centre commercial qui a gardé le nom de la rue sur laquelle il fut construit : Alsace Lorraine.

Toulouse ne se rapproche ni de Bordeaux ni de Paris

Avec l’arrivée du TGV à Toulouse, la clientèle aisée qui atterrissait jusqu’alors à Blagnac va se rabattre peu à peu sur la gare Matabiau, qui ne sera « plus qu’à 3h10 de Paris » en 2024. Et comme il ne faudrait pas passer à côté de toutes ces cartes Gold, Toulouse Métropole investit pour faire de cette zone l’équivalent urbain d’un duty free.

Bien entendu, Toulouse ne sera jamais à 3h10 de Paris pour les galérien-nes des quartiers de la gare. Non sans cynisme, La Dépêche titrait récemment : TGV Toulouse-Paris : des trajets beaucoup plus courts mais des billets un peu plus chers. Pour les toulousain-es ordinaires, Paris est et restera à 8h de Toulouse, que ça soit dans des Ouibus miteux ou des covoiturages aussi pénibles que dangereux. [1] Toulouse ne se rapproche ni de Bordeaux, ni de Paris. Ses élites, oui.

La vitesse est une guerre, une guerre de classes, et c’est toujours émouvant de voir ce que les pauvres ont à endurer pour laisser passer les riches, que ce soit autour des gares ou sur le tracé des voies de chemin de fer. Ainsi, on n’hésite pas à écraser un pan entier de l’histoire populaire de Toulouse (les cheminot-tes de Bonnefoy, les étudiant-es précaires et les travailleur-euses étranger-es ou non de Bayard, les travailleurSEs du sexe de Belfort…) sous les chaussures bien cirées d’une élite pressée.

Et comment mieux écraser les pauvres qu’en leur érigeant une tour de 150 mètres (2,5 fois la taille des immeubles les plus hauts de Toulouse) au-dessus de la tête ? Si Moudenc communique largement sur le « signal fort » que représente ce projet pour les investisseurs internationaux, il nous laisse deviner de quel signal il retourne pour les prolos de ce bas-monde. Pour qui connaît la violence du projet TESO, le message est clair : un gratte-ciel pour mieux rappeler aux pauvres leur petitesse, la bassesse de leur condition et la vulgarité de leur existence. Une tour pour mieux nous faire courber l’échine, faire de l’ombre à nos révoltes, nous faire avaler tout le béton qu’ils vont couler sur nos vies dans les vingt ans à venir.

Vue imprenable testée par drone

Dans son article intitulé « L’ »Occitanie Tower », une spirale verte » La Dépêche s’extasie : «  Lorsque le voile blanc qui cachait la maquette du projet est tombé, dans le stand de So Toulouse envahi par la foule, les applaudissements ont crépité. Les premières images de synthèse diffusées sur un grand écran ont aussi suscité un étonnement admiratif. »

Le Monde du 16 mars écrit :

Il est rare de voir surgir en France des projets d’une telle ampleur. La tour, d’une surface totale de 30 000 m2, doit abriter 11 000 m2 de bureaux, 100 à 120 logements, un restaurant-bar panoramique, un hôtel Hilton, 2 000 m2 de commerces et accueillir dans son socle des locaux SNCF. Les promoteurs de l’Occitanie Tower ont voulu qu’elle fasse, au moins dans son apparence, la part belle aux préoccupations environnementales. Soumises à un mouvement hélicoïdal, façades en verre et végétales s’enroulent sur toute la hauteur de l’édifice, tels deux rubans torsadés. Le paysage vertical qui en résulte a été conçu par l’architecte-paysagiste Nicolas Gilsoul. « Toulouse est la grande ville qui monte en France et, pour cela, il fallait un symbole, un signe urbain fort », a déclaré à Cannes le maire LR de Toulouse, Jean-Luc Moudenc.

Dans un article de La Dépêche intitulé « A vendre : lofts avec vue imprenable sur la Ville rose et les Pyrénées », on peut lire :

Tous les logements, très bien finis, avec grand séjour et cuisine équipée de qualité, auront vue imprenable (testée par drone) sur la ville et environs, jusqu’aux Pyrénées par temps dégagé, avec jardins intérieurs protégés par doubles façades. Accès à tarif privilégié aux services de l’hôtel Hilton 4 * (room service, chambre d’amis), d’où un nombre de chambres réduit par appartement (1 ou 2).

Pour parer aux critiques, La Dépêche prend les devants et fait semblant de se questionner : « Y aura-t-il des HLM ? Ils sont prévus dans le programme TESO mais probablement pas dans la tour, en raison du coût de construction supérieur. »

https://www.facebook.com/ToulouseMetropole/videos/1323851387693024/

L’urbanisme, c’est la guerre

« Le problème majeur de ce projet, c’est la vie qui va avec » [2]. A Dubaï, à Londres, à Lyon, les mêmes tours symbolisent le même pouvoir : celui d’un capitalisme qui transforme nos vi(ll)es en déserts. Sièges d’entreprises, grandes enseignes, hôtels de luxe, loyers élevés, caméras et flics à chaque coin de rue : autant de dispositifs pour que les lieux où l’on vit deviennent au plus vite ceux où ils font des profits. Jusqu’à que l’on s’y sente de trop.

Peu importe que Toulouse soit Toulouse ou que Paris soit Paris, pourvu qu’on y fasse régner les mêmes normes, les mêmes lois, le même urbanisme anti-pauvres qui voit des marchés et des flux où nous voyons des faubourgs et des habitant-es. Les ambitions de Jean-Luc Moudenc ne souffrent d’aucune ambiguïté :

Le projet TESO comporte deux enjeux. En premier lieu, celui de la création d’un pôle économique. (…) Le deuxième, c’est le renouvellement urbain, notamment sur la partie au nord de la ligne ferroviaire. Un périmètre qui n’a pas aujourd’hui d’identité urbaine, avec un bâti de piètre qualité encore basé sur des usages d’autrefois.

Nos quartiers ? Des « périmètres sans identité ». Nos rencontres, nos rassemblements, tout ce que nos vies contiennent d’activités improductives ? Des « usages d’autrefois ». Nous sommes des freins à la montée en puissance de Toulouse sur le marché mondial de la Métropole. Comment nous traiter autrement qu’à coup de bulldozer ?

Tout le monde déteste les gratte-ciel

Mais doit-on se laisser faire ? Ce genre de projets mégalos et arrogants font souvent l’unanimité contre eux. Il se dit que 60% des parisien-nes sont hostiles à la construction de gratte-ciel dans leur ville. A Toulouse, les sites de Côté Toulouse ou de La Dépêche que l’on lit habituellement en se pinçant le nez regorgent de commentaires incendiaires sous les articles relatant le projet.

Le collectif anti-TESO s’organise depuis quelques mois pour mettre des bâtons dans les roues de la rénovation urbaine.

Du côté de l’« Occitanie Tower », maîtres d’oeuvre et maîtres d’ouvrage ont trois mois pour se mettre d’accord ; c’est la période de « négociation exclusive. »

Nous pouvons encore faire échouer leurs magouilles en inscrivant ce combat dans la lutte plus large contre la gentrification.

Faisons de leur tour un symbole de la guerre qu’ils mènent aux pauvres.

Construisons une lutte qui rassemble tou-tes celles et ceux que TESO et son gratte-ciel veulent écraser.

Le 1er avril, 15h, place Belfort : FIGHT THE TOWER !

Notes

[1] 3.500 personnes trouvent la mort chaque année sur les routes de France, l’occasion de rappeler que la guerre de classes qui se joue dans la vitesse est de celle qui tue, et qui tue massivement. Il faut savoir aussi que « Alors qu’ils ne représentent que 13,8 % de la population française, les ouvriers comptent pour 22,1 % des personnes décédées sur la route. À l’inverse, les cadres supérieurs, professions libérales et chefs d’entreprise (8,4 % de la population) ne totalisaient que 2,9 % des morts et blessés. » Source : Monde Diplomatique.

[2] Extrait de l’article paru dans IAATA le 22 novembre 2016 : Toulouse : bientôt l’érection de 150 mètres de mépris ?